La Plume Lourde

From: Date: Sat, 16 Jun 2012 23:23:11 +0000
Subject: La Plume Lourde
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  Si vous souhaitez recevoir le conte hebdomadaire, cliquez ici.Si vous ne souhaitez plus recevoir le conte hebdomadaire, cliquez ici _____________________________________________ Projet PÉdagogique “Histoires À faire rÊver” _____________________________________________ Veuillez noter s.v.p. que les histoires suivent aussi en document PDF annexé. _____________________________________________   Chère Madame/Cher Monsieur L’Équipe qui coordonne le Projet “HISTOIRES À FAIRE RÊVER” est constituée d’un ensemble de personnes, issues de formations scientifiques diverses, qui ont en commun la diffusion du goût de la lecture chez les plus jeunes, les adolescents et les plus âgés et, plus particulièrement, le goût des contes intemporels ! Depuis des années, notre travail en contextes divers – écoles, bibliothèques, foyers d’accueil… – nous a permis de comprendre les bienfaits des livres et des histoires qui aident à grandir et à mûrir. Le Projet envisage un envoi hebdomadaire, par mél, d’une histoire qui s’adresse à tous ceux qui aiment lire et qui, en plus, ont envie de rêver… et de réfléchir. Les contes sont choisis en fonction de leur contenu et proposent une réflexion sur les principes éthiques fondamentaux du monde où nous vivons et sur des valeurs telles que la paix, la solidarité, le respect envers soi-même et autrui, la délicatesse, la responsabilité, parmi bien d’autres. Si, après réception de cet envoi, vous souhaitez continuer à recevoir notre conte hebdomadaire, nous vous prions de bien vouloir vous inscrire en cliquant sur le premier lien ci-dessus. Votre inscription est entièrement gratuite (vous pouvez l’annuler à tout moment), sans aucun compromis si ce n’est celui de vous évader du stress du quotidien et de méditer sur une parole… qui fait rêver ! Attention : après deux semaines, sans inscription, le conte ne vous sera plus envoyé. Et cela, afin de préserver votre liberté de choix. 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Kassa Kena Gananina était en vérité « celui que nul ne peut vaincre ». Ainsi le nommait-on, tant parmi les hommes que parmi les animaux terrestres et les vivants du ciel. Or, comme il festoyait au soir d’une journée de chasse carnassière, arriva dans son village un voyageur courbé sur un bâton tant usé par les chemins qu’il n’était plus qu’une canne de nain. Ce vagabond vénérable, après qu’il se fut abreuvé d’une gorgée d’eau et nourri d’une pincée de viande, s’assit sous l’arbre à palabres et se mit à conter les merveilles qu’il avait rencontrées au cours de ses errances dans de lointains pays. Il en vint ainsi à parler d’un certain oiseau Konaba qui vivait dans une forêt montagneuse, au-delà des ordinaires territoires des hommes. — Ce monstre, dit-il, est si gigantesque qu’il obscurcit le jour, quand il déploie ses ailes. Il peut cependant se faire aussi petit qu’un poing de femme, mais il est alors si lourd que les baobabs s’enfoncent en terre sous son poids. Il sait être beau s’il le désire, épouvantable quand il le veut. Il est invincible. Plus est puissant celui qui l’affronte, plus le Konaba a de plaisir à le vaincre, car sa nourriture préférée est la force même de ses ennemis. Kassa Kena Gananina, entendant ses paroles, fronça les sourcils et baissa la tête. Ses compagnons, le voyant ainsi pensif, le défièrent à grandes bourrades de survivre à un combat loyal contre un monstre de cette sorte. Ces railleries embrasèrent bientôt le cœur du héros. Il se leva, s’en fut dans sa case chercher sa masse de fer et, sans un mot, s’en alla vers cette montagne où vivait le dragon prodigieux. Il chemina sept jours et sept nuits, l’enjambée ample et la tête dans les épaules, sans prendre le moins de repos. À l’aube du huitième jour, il arriva au dernier village avant le pays du Konaba. Il demanda où nichait cet ennemi des hommes qu’il désirait combattre. Un vieillard, tremblant d’effroi au seul nom du monstre, lui désigna le sentier qui s’enfonçait dans la forêt. Kassa Kena Gananina, sur ce sentier broussailleux, marcha jusqu’à midi sans rencontrer ni chasseur ni gibier. Comme il parvenait dans une clairière, le soleil soudain disparut, la pénombre se fit alentour et l’air s’emplit d’une rumeur semblable à celle qui traverse la terre quand ses entrailles remuent. Le héros leva le front. Il vit l’oiseau. Il était immobile, à hauteur d’arbre. Sa tête au bec jaune et crochu pendait entre ses ailes aussi vastes que le ciel visible. Ses yeux étaient pareils à deux lunes aux couleurs changeantes. Ses griffes étaient des sabres courbes. — Homme puissant et beau, salut à toi, dit ce dragon céleste, à voix grinçante. Ta force me parait aussi savoureuse qu’un fruit frais. Allume en toi la rage et la colère, que je me rassasie d’elles ! Kassa Kena Gananina tendit son poing armé à la gueule ricanante, bondit sur un rocher, fit tournoyer sa masse de fer. Au premier tournoiement, il fracassa l’œil gauche de l’oiseau Konoba. Au deuxième tournoiement, il obscurcit l’œil droit, qui pleura des larmes de feu. Alors, dans un assourdissant bruissement d’ailes, le monstre rapetissa, en un instant se réduisit en une boule noire. Cette boule noire dans un long sifflement descendit du ciel et tomba si lourdement que la terre frémit et se fendit de crevasses. Kassa Kena Gananina poussa, la tête levée au grand soleil, un rugissement de triomphe. Il vit une plume, dernière rescapée des ailles évaporées, se balancer dans l’air calme, au-dessus de son front. Il voulut la saisir. Elle lui échappa, se posa sur sa nuque. Alors le héros courba l’échine, tituba, tomba sur les genoux et se laissa ployer jusqu’à enfoncer le menton en terre, terrassé par un insupportable fardeau. Il tenta d’arracher cette plume accablante de sa chevelure où elle était prise. Il ne put, et resta grotesquement accroupi, grondant et se débattant comme un fauve piégé. Après qu’il eut braillé, puis imploré secours, puis longuement gémi sans forces, le crépuscule vint et, dans le crépuscule, apparut sur le sentier de la clairière une vieille femme. Elle portait sur son dos un petit enfant aux jambes dodues, mais point encore en âge de trotter. Kassa Kena Gananina l’appela, agitant la main au ras de l’herbe, et d’une voix mourante lui demanda d’aller chercher tous les hommes de son village, afin qu’ils l’aident à se défaire de cette plume aussi pesante qu’un mont. — Quoi, lui dit-elle, prétends tu, jeune fou, avoir besoin de soixante-quinze guerriers de mon clan pour ôter cette chose de ta nuque ? Elle se pencha, souffla, et la plume s’envola. Puis elle ramassa l’oiseau Konoba réduit en boule sur le sol crevassé et le tendit au petit enfant qui le prit et le fit jouer entre ses mains agiles. Tous deux s’éloignèrent, dans la paix du jour finissant. Kassa Kena Gananina resta longtemps assis par terre, tout ébahi et déconcerté, puis s’en revint à son village où il conta son aventure à l’ombre de l’arbre à palabres. Quand il eut dit comment il avait été délivré, un silence perplexe se fit dans l’assemblée, puis un aïeul pris de sommeil bâilla bruyamment et, se levant pour aller dormir : — Pour qui ne sait rien de l’oiseau Konoba, une plume est une plume, bafouilla-t-il. Bonsoir, hommes. Kassa Kena Gananina baisa les mains de ce sage et, de ce jour, s’appliqua à l’infinie conquête du bien plus précieux que toute force : l’innocence. Henri Gougaud L’Arbre aux Trésors Paris, Éditions du Seuil, 1987  

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