La Plume Lourde
| From: | Histoires à faire rêver - AF | Date: | Sat, 16 Jun 2012 23:23:11 +0000 |
| Subject: | La Plume Lourde | ||
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Projet PÉdagogique
Histoires À faire rÊver
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Chère Madame/Cher Monsieur
LÉquipe qui coordonne le Projet HISTOIRES À FAIRE RÊVER est constituée dun ensemble de
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la lecture chez les plus jeunes, les adolescents et les plus âgés et, plus particulièrement, le
goût des contes intemporels ! Depuis des années, notre travail en contextes divers écoles,
bibliothèques, foyers daccueil
nous a permis de comprendre les bienfaits des livres et des
histoires qui aident à grandir et à mûrir.
Le Projet envisage un envoi hebdomadaire, par mél, dune histoire qui sadresse à tous ceux qui
aiment lire et qui, en plus, ont envie de rêver
et de réfléchir. Les contes sont choisis en
fonction de leur contenu et proposent une réflexion sur les principes éthiques fondamentaux du
monde où nous vivons et sur des valeurs telles que la paix, la solidarité, le respect envers
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LÉquipe du Projet HISTOIRES À FAIRE RÊVER
af@fairerever.com
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La plume lourde
Kassa Kena Gananina fut autrefois le héros le plus puissant, le plus redouté et le plus aimé du
peuple mandingue. Un seul tournoiement de sa masse de fer pouvait tuer vingt antilopes. Un seul
éclat de colère dans son regard effrayait tant les flèches ennemies que toutes tombaient à ses
pieds comme pour lui demander grâce. Un seul soupir de sa bouche rieuse, au soir des batailles
traversées, parfumait lair alentour et attirait à lui les plus belles vierges des villages
conquis. Kassa Kena Gananina était en vérité « celui que nul ne peut vaincre ». Ainsi le
nommait-on, tant parmi les hommes que parmi les animaux terrestres et les vivants du ciel.
Or, comme il festoyait au soir dune journée de chasse carnassière, arriva dans son village un
voyageur courbé sur un bâton tant usé par les chemins quil nétait plus quune canne de
nain. Ce vagabond vénérable, après quil se fut abreuvé dune gorgée deau et nourri dune
pincée de viande, sassit sous larbre à palabres et se mit à conter les merveilles quil
avait rencontrées au cours de ses errances dans de lointains pays. Il en vint ainsi à parler
dun certain oiseau Konaba qui vivait dans une forêt montagneuse, au-delà des ordinaires
territoires des hommes.
Ce monstre, dit-il, est si gigantesque quil obscurcit le jour, quand il déploie ses ailes. Il
peut cependant se faire aussi petit quun poing de femme, mais il est alors si lourd que les
baobabs senfoncent en terre sous son poids. Il sait être beau sil le désire, épouvantable
quand il le veut. Il est invincible. Plus est puissant celui qui laffronte, plus le Konaba a de
plaisir à le vaincre, car sa nourriture préférée est la force même de ses ennemis.
Kassa Kena Gananina, entendant ses paroles, fronça les sourcils et baissa la tête. Ses
compagnons, le voyant ainsi pensif, le défièrent à grandes bourrades de survivre à un combat
loyal contre un monstre de cette sorte. Ces railleries embrasèrent bientôt le cur du héros. Il
se leva, sen fut dans sa case chercher sa masse de fer et, sans un mot, sen alla vers cette
montagne où vivait le dragon prodigieux.
Il chemina sept jours et sept nuits, lenjambée ample et la tête dans les épaules, sans prendre
le moins de repos. À laube du huitième jour, il arriva au dernier village avant le pays du
Konaba. Il demanda où nichait cet ennemi des hommes quil désirait combattre. Un vieillard,
tremblant deffroi au seul nom du monstre, lui désigna le sentier qui senfonçait dans la
forêt.
Kassa Kena Gananina, sur ce sentier broussailleux, marcha jusquà midi sans rencontrer ni
chasseur ni gibier. Comme il parvenait dans une clairière, le soleil soudain disparut, la
pénombre se fit alentour et lair semplit dune rumeur semblable à celle qui traverse la
terre quand ses entrailles remuent. Le héros leva le front. Il vit loiseau. Il était immobile,
à hauteur darbre. Sa tête au bec jaune et crochu pendait entre ses ailes aussi vastes que le
ciel visible. Ses yeux étaient pareils à deux lunes aux couleurs changeantes. Ses griffes
étaient des sabres courbes.
Homme puissant et beau, salut à toi, dit ce dragon céleste, à voix grinçante. Ta force me
parait aussi savoureuse quun fruit frais. Allume en toi la rage et la colère, que je me rassasie
delles !
Kassa Kena Gananina tendit son poing armé à la gueule ricanante, bondit sur un rocher, fit
tournoyer sa masse de fer. Au premier tournoiement, il fracassa lil gauche de loiseau Konoba.
Au deuxième tournoiement, il obscurcit lil droit, qui pleura des larmes de feu. Alors, dans un
assourdissant bruissement dailes, le monstre rapetissa, en un instant se réduisit en une boule
noire. Cette boule noire dans un long sifflement descendit du ciel et tomba si lourdement que la
terre frémit et se fendit de crevasses. Kassa Kena Gananina poussa, la tête levée au grand
soleil, un rugissement de triomphe.
Il vit une plume, dernière rescapée des ailles évaporées, se balancer dans lair calme,
au-dessus de son front. Il voulut la saisir. Elle lui échappa, se posa sur sa nuque. Alors le
héros courba léchine, tituba, tomba sur les genoux et se laissa ployer jusquà enfoncer le
menton en terre, terrassé par un insupportable fardeau. Il tenta darracher cette plume
accablante de sa chevelure où elle était prise. Il ne put, et resta grotesquement accroupi,
grondant et se débattant comme un fauve piégé.
Après quil eut braillé, puis imploré secours, puis longuement gémi sans forces, le
crépuscule vint et, dans le crépuscule, apparut sur le sentier de la clairière une vieille
femme. Elle portait sur son dos un petit enfant aux jambes dodues, mais point encore en âge de
trotter. Kassa Kena Gananina lappela, agitant la main au ras de lherbe, et dune voix mourante
lui demanda daller chercher tous les hommes de son village, afin quils laident à se défaire
de cette plume aussi pesante quun mont.
Quoi, lui dit-elle, prétends tu, jeune fou, avoir besoin de soixante-quinze guerriers de mon
clan pour ôter cette chose de ta nuque ?
Elle se pencha, souffla, et la plume senvola. Puis elle ramassa loiseau Konoba réduit en boule
sur le sol crevassé et le tendit au petit enfant qui le prit et le fit jouer entre ses mains
agiles. Tous deux séloignèrent, dans la paix du jour finissant.
Kassa Kena Gananina resta longtemps assis par terre, tout ébahi et déconcerté, puis sen revint
à son village où il conta son aventure à lombre de larbre à palabres. Quand il eut dit
comment il avait été délivré, un silence perplexe se fit dans lassemblée, puis un aïeul
pris de sommeil bâilla bruyamment et, se levant pour aller dormir :
Pour qui ne sait rien de loiseau Konoba, une plume est une plume, bafouilla-t-il. Bonsoir,
hommes.
Kassa Kena Gananina baisa les mains de ce sage et, de ce jour, sappliqua à linfinie conquête
du bien plus précieux que toute force : linnocence.
Henri Gougaud
LArbre aux Trésors
Paris, Éditions du Seuil, 1987